Lettre à ma fille : « Merci d’être morte »

Salut ma belle Blanche, comment va ? Te sens-tu encore coincée ? Mourir étranglée par un cordon ombilical, c’est pas vraiment ce qu’on peut appeler une belle mort, mais après 10 ans, as-tu réussi à te dégager ? Est-ce que tu peux évoluer ? Est-ce que ton évolution est liée à la nôtre ? Aucune espèce d’idée. Même pas sûr si c’est à toi ou à une partie de moi que j’écris.

Les chiffres ronds, ça frappe l’imaginaire. 10 ans depuis que t’es morte, on dirait que c’est 10 fois plus gros que 9 ans… De toute ma vie, c’est la matinée la plus abasourdissante. C’est pas un mot qu’on emploie souvent. Traduction moderne : le plus grand WTF jamais vécu. Quelques minutes avant, tu étais encore cachée dans le ventre de Karine et les infirmières ont écouté ton cœur. « Tout va bien madame » qu’elle nous a dit la médecin. « Tout va bien, vous êtes bonne. On l’sort ce bébé-là. On a hâte d’y voir la face ! » Et squik. Le cordon ombilical qui t’a permis de grandir pendant 9 mois t’a fait un gros câlin. Trop gros.

Au moment où je t’écris cette lettre, le ciel est gris mur à mur, avec un fond de crachin dans l’air. C’est pas mal comme ça qu’on s’est senti pendant un an, avec des orages de temps en temps. Le premier Noël. Ouach. La première fête des mères. Ouach. Les premières sorties pour se changer les idées. Ouach. Un an plus tard, fin octobre-début novembre, les premiers froids qui s’installent et tout mon corps qui réagit car il reconnait l’odeur et les sensations. OUACH. Et le pire de tout : le début de la grossesse de ton petit frère, qui a ramené toutes les angoisses et toute la rage. Retour chez le psy.

Comment ai-je pu en arriver à te dire « Merci d’être morte » ? C’est assurément la phrase la plus bizarre que j’ai dite dans ma vie. Tu devrais voir la face des étudiants et même des adultes quand je la balance dans une conférence : surprises, malaises, révoltes des fois… Et pourtant, elle venait du fond du cœur.

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Parce que, depuis que t’es morte…

J’ai développé une hyper conscience de la fragilité de la vie. Rien de maladif; ça m’aide à mieux vivre et à m’investir avec la famille. J’apprécie d’une façon particulière les rencontres brèves, les personnes de passage. Et je règle mes problèmes avec ceux qui m’entourent presque au fur et à mesure. Au cas où.

Et. Si tu avais survécu…

Je n’aurais jamais vu naitre ni Lorenzo, ni Solène. Je ne pourrais pas accompagner avec autant d’humanité les personnes en deuil en tant que célébrant de funérailles. Je ne serais jamais aussi pertinent dans mes différentes conférences sur la mort, le deuil, le sens de la vie et autre. Bien sûr, pas besoin d’avoir vécu un deuil aussi drastique pour parler de la mort. Mais ça donne une couche de crédibilité quand vient le moment de dire, avec tous les spécialistes du deuil, que chaque mort comporte un aspect de libération.

Le « Merci », c’est après 7 ans que j’ai pu te le dire. Pas 7 jours. Pas 7 mois. 7 ans. Assis dans ma voiture, le sourire aux lèvres, les yeux pleins d’étoiles. Ça aura pris du temps, quelques psychothérapeutes, 2 autres enfants, plusieurs occasions de raconter ta mort et la certitude que je pouvais tendre vers ça.

Merci (et pas nécessairement À bientôt, quoique le temps passe si vite!)

Papa, xxy

 

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Rémy Perras

Célébrant de funérailles : parce que fréquenter la mort permet d'apprécier la valeur de la vie. Et parce que chaque rencontre y est particulière, intense, unique. Formateur, Conférencier et Auteur : parce que philosopher permet de rechercher ensemble une certaine sagesse. Journaliste d'entrevues : parce que c'est le meilleur moyen pour un touche à tout de se satisfaire. Ex-globe-trotter : parce que les voyages forment la jeunesse, parce que c'est la meilleure école, j'ai sillonné ou habité le Québec, le Canada, le Mexique, le Guatemala, la France, la Belgique, le Danemark, les Pays-Bas et l'Inde. Depuis l'arrivée de mes propres enfants... je me suis calmé !

33 commentaires

  • Merci de partager avec nous tes émotions, ton vécu. C’est touchant. Rien n’arrive pour rien dans la vie.

  • Un beau texte rempli d’émotions, d’apprentissage et de sagesse. Une belle plume agréable à lire.

  • Wow – je suis abasourdie aussi! Par ce texte, par cette conclusion et par le cheminement que vous avez fait. Ça donne espoir qu’il y a lueur au bout du tunnel.

    • Vous dites : « Ça donne espoir qu’il y a lueur au bout du tunnel. » Ça me fait grand plaisir de pouvoir semer cette confiance. Bonne suite.

  • Nous sommes toutes et tous , juste de passage sur cette belle planète bleue …certains s’éveillent rapidement à l’éphémère de cette vie et prennent le temps de savourer la moindre petite chose , comme un enfant ,les yeux plein d’éclats de lumière ..puis pour d’autres , leur chemin de vie est plus complexe dans sa compréhension …alors , quand à faire face à la mort , qui plus est , celle de son enfant ..c’est un séisme auquel on pense ne pas survivre et humainement parlant , c’est juste plus que normal de ne pas pouvoir l’accepter !! En me posant sur vos mots , j’ai de suite compris toute l’évolution qui a pu être vôtre ..Cette lettre de gratitude est d’une émotion à fleur de peau ..ce petit ange qui avait décidé de s’envoler bien vite , est venu dans votre vie pour apprendre avec le temps , une merveilleuse leçon ..elle n’a pas du être simple à apprendre, comprendre ..mais en quel beau cadeau pour autrui vous avez réussi à la transformer ..vous vous êtes transcendé pour offrir du mieux-être à votre prochain ..Merci pour ce beau  » crayon de soleil  » aux couleurs de l’espoir et du réconfort …votre plume est pleine d’amour !!

  • Les mots me manquent après la lecture de ce récit, de ces mots et ces maux. Tout plein de tendresse à Karine, toi, Blanche, Lorenzo et Solenne.
    Mélanie

  • Merci a toi pour cet écrit bien spécial pour moi.En juin 1983 j ai fais une préclampsie sévere,je n ai pu porter a terme ma grossesse.Cet Ange était tellement attendu,une petite fille que j ai pu prendre dans mes bras apres 3 jours de provocation et 10jours aux soins intensifs.J avais une décision a prendre c était ma petite cocotte ou moi ,ma vie était en danger.C était un vrai cauchemar, j étais tellement enflé ,j avais l air d un monstre,des piqures aux 4hres sur les fesses, j avais l air de quelqun qui avait été battu.Mes proches ne me reconnaissaient meme pas.La journée que j ai accouché j étais seule, mon conjoint était camionneur aux États-Unis, quand il a téléphoné a l hopital,lui ont dis que ca prendrait du temps pour accoucher.hélas il est arrivé ,la ptite cocotte était dans mes bras .Je ne me suis jamais senti aussi seule de toute ma vie.Heureusement la vie m a choyée et j ai deux fils j adorables, ce sont mes cadeaux de la vie, jy tiens comme la prunelle de mes yeux.Ca m a pris des années a accepter sa mort. Depuis un an , j ai fais un gros travail sur moi, je sais maintenant le pourquoi qu elle est décédée, c est que je ne voulais pas qu elle vive ce que j avais vécu.J ai fais mon deuil et je l ai enterré en Octobre.cette année Je me sens sereine maintenant, je trouve la vie de plus en plus belle, c est merveilleux.Je voulais le partager avec vous comme quoi,que l on est pas seul a avoir vu s etre envoler ces ptits Anges de lumiere.

    • Quel cheminement effectivement ! Et quelle libération ce doit être pour vous de pouvoir enfin retrouver la sérénité. Merci pour votre partage.

  • Merci d’être morte ne se dit pas Monsieur et quoi qu’il arrive, je suis pas d’accord.. Allez voir un psy vous en avez besoin

    • Bonjour Lisbeth, comme je l’ai souligné dans le texte, lorsque je prononce cette phrase en conférence, il arrive qu’elle provoque malaises et révoltes. Toutefois, comme je le dis aussi dans le texte, j’en ai vu quelques-uns, des psy! Et justement, les psychologues spécialistes du deuil le soulignent : chaque mort comporte une libération. On ne la goute pas au début du deuil bien entendu. Et certains se refusent à vivre cette étape en ayant peur de trahir la mémoire du défunt. En choisissant cette option, ils se privent d’une partie de l’héritage du défunt. Moi, tout en étant conscient de la perte, j’ai choisis de tendre vers la libération, et ça m’a apporté beaucoup. Je suis donc à même de dire « Merci d’être morte » avec beaucoup de sérénité. Je ne sais pas ce que vous avez vécu vous-même comme deuil, mais je vous souhaite de pouvoir tendre vers cette option. C’est ainsi que le deuil devient fructueux. Et si vous prenez la peine de lire les autres commentaires, vous verrez que le texte semble faire du bien à plusieurs.

  • Mon cher Fils ! ma chère belle-fille !

    Oui bien sûr qu’elle est libérée votre petite Blanche dans ce monde de l’au-delà tellement différent du nôtre !
    Nous pouvons le savoir par notre Foi et par le témoignage des personnes qui ont vécu des expériences de mort .
    Et aussi par cette grâce reçue de la voir intérieurement, belle, heureuse, grandie, instruite de la vie et par la Vie !
    Elle vous aime et elle vous aide et je pense bien que le jour où tu as pu lui dire ce Merci elle a dit aussi Merci Pa !
    Oui elle peut nous manquer parfois depuis 10 ans, mais nous avons tous cheminer vers un plus à travers cela et
    nous savons qu’elle nous attend et que ce sera une joie de la voir, de la revoir dans toute sa beauté !

    Merci de témoigner Rémy et Karine !

    Je vous aime ! Ta mère Françoise

  • En effet je suis surpris de ce texte ert de sa tournure….et me fait penser au foetus avorté de sa croissance car nous étions pas dans le bon timing pour la venu d’un enfant. Je lui est d’une grande gratitude car aujourd’hui j’ai une grande fille qui est venue sur ma route elle aussi sans programmation et que j’ai décidé d’assumer comme père. Merci pour ce texte j’aurais pas pu l’écrire ainsi. NAMASTÉ

  • Merci Rémy.

    Je comprends le sens de ce que vous dites et je ressens d’une certaine façon la même chose.
    Je suis papa d’un petit Gabriel, décédé à 46 jours. Ce petit garçon a illuminé ma vie d’une façon incroyable.

    Je me suis permis de partager & commenter votre article sur ma page consacrée au deuil périnatal.

    • Bonjour Yannick, merci pour vos bons mots et le partage de votre expérience. Je vous ai moi-même écrit sur votre post et j’en ai profité pour aimé votre page.

  • Jai vecu la meme chose ou presque le 10 mars 1998 a 40 semaine 6 jours mon ptit bonhomme est venu au monde avec un noeud dans le cordon ombelical mais il etait deja deceder depuis 2-3 jours…… Merci

  • La plus bouleversante preuve de résilience dont j’ai pu avoir vent… Merci Rémy de te dévoiler à ce point et de montrer que nous avons la force en nous de nous en sortir. Une mise a nu exceptionnellement émouvante

  • Bonjour!
    Merci pour cette importante lettre à votre fille que vous nous partagez. Il aurait été intéressant de lire un petit mot de votre conjointe. Je respecte le fait que cela puisse être exceptionnellement douloureux pour elle de se livrer ainsi.
    Bonheur à vous!
    Martine F.

  • Juste là, présente. Mon coeur s’est un peu emballé, mes yeux embrummés. Mon âme a envie de se connecter à toutes les âmes. Les barrières mentales deviennent alors des châteaux de cartes qui ne résistent guère à l’amour. Je suis sage-femme et j’ai accompagné, du moins j’ai été présente, toutes ces âmes qui parfois reste si peu de temps. Je me sens dépassée et à la fois enveloppée… Je ne saurais expliquer pourquoi j’arrive à certain moment à accepter nos chemins de vie et à d’autres moments le vertige m’envahi. Je vous lis et il est 2h20 du matin. Je ne sais pas si mes mots seront compréhensibles mais je vous prie de lire avec le coeur et ressentir cette vibration universelle qui nous porte tous. Aurélie

  • Quand j’ai rencontré Isabelle, qui m’a aidée à travers sa propre expérience du deuil périnatal, je n’avais qu’une question à lui poser : « Est-ce qu’un jour on peut être heureux à nouveau, après ça? » La douleur était si profonde, le sentiment d’injustice et l’incompréhension si grands! Ma belle princesse est partie quelques secondes après sa naissance (d’urgence), quelques minutes ou quelques heures, qui sait, après une dernière danse avec un cordon ombilical trop long, beaucoup beaucoup trop long. Jacques Salomé a écrit : « Certains enfants, par leur mort subite, invitent leurs parents à oser un changement qu’ils n’avaient pu envisager jusqu’alors. Certains enfants ont ce pouvoir de dire par leur présence furtive et fugitive et leur disparition brutale : Ose ta vie, toi seul la vivras. Nous pouvons ainsi écouter et entendre le message secret envoyé par ces enfants dont la présence éphémère nous blesse à jamais si nous restons sourds à leur message d’espoir. » Oui, on peut être heureux à nouveau après ça. Merci, ma Tosca, de m’avoir envoyé ce si douloureux message. Où que tu sois, je voulais que tu saches… que je l’ai entendu.

    Si elle n’avait pas décidé de rendre le sien pour me donner un second souffle, ma grande fille fêterait ses 10 ans dans quelques mois… « Les habitants du pays de la deuxième chance ont un drôle de regard. Leurs yeux ressemblent à ceux des marins revenus d’une tempête, ils s’étonnent et sourient . » Votre récit est le mien, Rémy. Je ne vous connais pas, mais je connais vos sourires.

    Je vous sers dans mes bras, vous et votre épouse.

    • Merci beaucoup pour votre partage et votre belle plume ! Heureux de voir la connexion entre nos histoire. Bonne suite à vous et bon 10 ans à votre petite.

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